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Le nouveau roman de la marraine de SOS PAPA; Anny DUPEREY
chez Seuil

« Allons voir plus loin, veux-tu ? »

Ça l'avait pris d'un coup, au beau milieu de sa pelouse : elle allait vendre sa maison. Elle en resta plantée sur place, les deux pieds écartés dans l'herbe, sous le choc. L'idée, incongrue jusqu'à la minute précédente, l'impensable, avait fondu sur elle sans aucun raisonnement préalable, l'avait traversée comme la foudre. Elle en restait hébétée, saisie d'une sorte d'éblouissement.

Un petit coup de vent balaya la campagne, ébouriffa ses cheveux, jeta une bouffée de fraîcheur piquante à ses joues. Elle suffoqua brièvement et secoua la tête pour chasser, comme on chasse une bête importune, cette stupide fantaisie de l'esprit. Vendre sa maison ! Qu'est-ce que c'était que ça ? Pourquoi ? De quel tréfonds cette idée avait-elle surgi pour lui sauter à l'esprit aussi brusquement ? Elle regarda vaguement autour d'elle, les mains enfoncées dans les poches de son parka bleu crotté de terre, telle qu'elle était quand la chose l'avait saisie. Elle aurait bien voulu ignorer la folle idée, se remettre à marcher, à vaquer normalement, mais une sorte de paralysie la laissait immobile, bouche ouverte et sourcils levés. L'idée était collée, engluée au milieu d'elle, sans qu'elle puisse encore rien en faire. Elle avait tout stoppé, tout bloqué. On devient idiot quand une chose pareille vous prend de plein fouet...

Christine assumait sans états d'âme ses quarante-neuf ans et en annonçait carrément trois de plus - une habitude qu'elle avait prise vers la quarantaine, histoire de s'offrir le luxe de devancer un peu les choses, de ne pas être prise au dépourvu par les chiffres, et aussi pour le plaisir d'enregistrer quelques mimiques surprises et flatteuses, savourant intérieurement sa petite supercherie, amusée qu'on la trouve si fraîche, si pleine d'allant, et d'allure si jeune pour son âge. Histoire aussi de voir ce que ça lui ferait quand elle aurait réellement le nombre d'années annoncées. Elle ne savait même pas pourquoi elle avait commencé à pratiquer cette innocente bravade, ce pied de nez aux dates, à la convention sociale qui pousse les femmes à mentir dans l'autre sens pour se rajeunir. Parfois, elle s'y perdait elle-même et se trouvait obligée de compter.

Elle tirait le meilleur parti de ce que ses parents et la chance lui avaient donné : un caractère solide, équilibré, enclin à la logique et à la mesure, et un physique accordé à ces qualités morales. Elle ne s'était jamais trouvée jolie, du moins elle n'avait pas cette joliesse qui semble enchanter les hommes en général. Il fallait la regarder avec attention, et peut-être même plusieurs fois, pour s'apercevoir que cette somme d'absences de défauts valait bien certaines beautés frappantes. On pouvait détailler Christine de la tête aux pieds, de face et de dos, sans rien trouver, ou presque, à critiquer. Elle avait elle-même une évaluation assez juste de son physique. Elle ne surestimait pas les yeux noisette assez ordinaires, la bouche moyenne, le cou ni court ni long, les seins somme toute standard, mais cotait à sa juste valeur une ossature solide du visage - dont elle sut toute jeune qu'elle serait un atout pour plus tard - une chair ferme et drue bien attachée aux os, une peau saine, un dos droit bien campé sur des hanches étroites et des jambes fuselées qui lui donnaient l'allure d'un joli petit arbre.

Dans sa jeunesse, elle avait déploré être faite " comme un garçon ", sans taille marquée ou presque dans un buste tout d'une pièce des épaules aux fesses. Elle bavait d'admiration et d'envie devant ces filles qui pouvaient onduler gracieusement des hanches, chalouper en créant des courbes, des sinuosités, des obliques, des creux et des bombés voluptueusement suggestifs, alors que sa morphologie la poussait à bouger d'un bloc et à marcher comme un petit soldat. Et puis elle avait vu ce que devenaient dix ou vingt ans plus tard les tailles de guêpe et les hanches de Vénus callipyges et elle avait arrêté de se plaindre de sa silhouette androgyne. Au vu de ce que souffraient certaines de ses amies, elle se trouvait plutôt chanceuse de ne pas avoir à rogner des bosses, colmater des creux et retendre des affaissements. Ça tenait. Et elle misait sur deux atouts majeurs : une nature de cheveux exceptionnelle qu'elle devait à sa grand-mère - des cheveux naturellement cendrés, épais, ondulés, qu'elle avait toujours taillés au carré et dont le bouffant désordonné donnait de la fantaisie à son visage - et un cul impeccable. Ce cadeau-là venait plutôt du côté de son père. Toute une lignée de femelles étroites et sèches comme des ceps de vigne avait légué à Christine un arrière-train qui ne devait pas être un avantage à leur époque, mais tout à fait à la mode de cette fin de siècle - deux fesses hautes, en pomme, avec une fossette sur le côté, des cuisses fermes et longues, sans trace de cellulite, à peine plus épaisses en haut qu'au-dessus des genoux, le tout délicatement musclé et ce sans aucun effort gymnique. Une aubaine dont elle avait tendance à profiter de plus en plus -esthétiquement s'entend - à mesure que les années passaient, abusant, dans sa vie parisienne, des pantalons collants et des jupes ultra-courtes.

Pour l'heure, elle ne se souciait d'aucune de ces futilités, hagarde au milieu de sa pelouse, plantée dans ses bottes en caoutchouc, et l'informe collant en coton molletonné qu'elle mettait pour jardiner, une chose immonde sans plus de couleur godaillant entre les jambes, pochant mou aux fesses et aux genoux, lui donnait l'air d'un épouvantail. Mais ici, à la campagne, ça n'avait aucune importance.

Le nez gelé et les pensées en bataille autour de cette idée saugrenue qui ne la quittait pas, elle attrapa machinalement la bêche qu'elle avait fichée en terre une demi-heure plus tôt. Elle était sortie de bon matin, fermement décidée à bêcher un massif qui était resté en l'état depuis la fin de l'été. Les dernières fleurs momifiées des rosiers s'enchevêtraient lamentablement aux restes sèches et brunâtres des rosés d'Inde, aux tiges mortes des cosmos, grêles et cassées. Il fallait éliminer tous ces cadavres de fleurs annuelles pour dégager les vivaces qui survivraient à l'hiver. Et retourner, aérer la terre en vue du printemps.

Quand elle était sortie, un ciel bas, d'un gris fangeux, duquel semblait tomber une humidité poisseuse, lui avait fait rentrer la tête dans les épaules dès la terrasse. Après avoir juré entre ses dents, elle avait résisté à l'envie subite de revenir au chaud, comme un chat frileux fait demi-tour vers l'intérieur dès le seuil, le poil hérissé par le froid. Elle avait tellement de mal, en ce moment. Pour tout... Mais elle s'était forcée à prendre la bêche, les gants de cuir, et s'était lancée vers le fond du jardin. Bon sang, elle n'avait pas quitté son agence et pris trois jours de congé pour rien ! Et puis elle avait connu pire au début de son jardin, et même après, ce n'était pas une inoffensive grisaille qui allait l'arrêter !

Mais au lieu de reprendre ses travaux jardiniers avec l'énergie qu'elle aurait souhaité avoir, elle saisit son outil lentement, profondément pensive, fit trois tours involontairement comiques sur elle-même, au ralenti, cinq pas vers la droite, puis, se ravisant, six pas vers la gauche du massif, qui était dans un état moins catastrophique de ce côté-ci. Il y eut un curieux moment suspendu où, les bras mi-levés, elle ... / ...