décembre 2014

Le suicide français

Eric Zemmour - Albin Michel 2014

 Le suicide français    Eric Zemmour

Extrait

De si gentils divorcés

…/… Avec cette chanson exaltant le divorce pacifié, sans

drame ni douleur, il (Michel Delpech) précède la loi et les moeurs.

Il fait entrer la France, avant les politiques, les sociologues, les

historiens, dans l’ère du divorce de masse. Il rejette la loi

de ses pères, le divorce autorisé mais contenu, légal mais

illégitime, le divorce qui doit rester exceptionnel, que

toute une société – législateur, Justice, Églises – s’efforce

de limiter. Une société où la pérennité de la famille est

préférée au bonheur des individus ; où « on ne divorce pas

pour les enfants ».

Delpech nous chante une ode au divorce parfait, divorce

exemplaire. À l’époque, cette vision est nouvelle ; elle

surprend et plaît. Très vite, elle sera reprise par les

journaux féminins, les « psy » en tout genre ; les

mouvements féministes aussi, au nom de la liberté de la

femme à se défaire « des chaînes du mariage ».

C’est une révolution copernicienne des mentalités si on

veut se souvenir que le mariage fut longtemps considéré

comme un insupportable boulet aux pieds par la gent

masculine ; et une protection à la fois matérielle et

sentimentale pour les femmes. Pascal Quignard, dans Le

Sexe et l’Effroi, explique fort bien, après d’autres, que la

monogamie, imposée par Rome et l’Église, fut alors une

revendication féminine (féministe) dans une société virile

qui n’avait pas encore oublié les joies et les plaisirs d’une

polygamie fantasmée.

Pendant des siècles, le mariage fut une institution

essentielle à la stabilité des familles et de la société, jugée

trop sérieuse pour être laissée aux jeunes époux. Ce

mariage arrangé sera pourtant contesté dès le Moyen Âge

par l’Église qui défendra avec ses clercs, contre les

monarchies et les aristocraties, la théorie du

« consensualisme ». Le concile de Trente consacrera même

ce grand principe, incitant les jeunes mariés à suivre leurs

inclinations, mais ne parviendra jamais à ébranler les

habitudes dirigistes et les stratégies matrimoniales des

élites et des parents. Le XIXe siècle romantique, conjuguant

la doctrine chrétienne et le sentimentalisme de La

Nouvelle Héloïse, imposera le mariage d’amour comme

modèle. Et son pendant, le divorce, quand l’amour

disparaît. Le XXe siècle met en place ce couple infernal. La

génération du baby-boom en fait une révolution de masse

dans tout l’Occident. Au début des années 1970, la

libération des moeurs, vécue de manière anarchique,

pousse à la multiplication des séparations. Les lourdeurs

juridiques du divorce freinent une génération pressée et

impatiente. La famille est sommée de s’incliner devant le

bonheur égoïste des individus.

Les femmes sont à la pointe de cette révolution ; elles

poussent au mariage d’amour, et veulent pouvoir « refaire

leur vie » quand l’amour s’éloigne ; elles demandent le

divorce quand leur époux les trahit ou qu’elles ont trouvé

une nouvelle âme soeur. Ce n’est pas un homme, mais

l’amour qu’elles aiment.

…/…

Le bovarysme n’est plus une tare, mais un devoir ; plus

un ridicule, mais une fierté. La libération sexuelle du début

des années 1970, et sa frénésie de partenaires, a cru

achever définitivement le sentimentalisme et l’amour ; les

femmes elles-mêmes s’essayèrent au désir sans amour, à la

consommation sans passion. La plupart en sortirent

meurtries, avec des bleus au coeur et à l’âme. Le couple et

la romance revinrent en force, mais au nom de la liberté et

de l’amour. Face à l’usure du désir et la lassitude, le

divorce fut préféré à l’adultère. On troqua la monogamie

avec adultère pour une polygamie séquentielle.

Les femmes sommèrent les hommes de s’aligner sur ce

nouveau modèle inspiré de l’exemple protestant et puritain

des Anglo-Saxons. Pris entre le discours dominant et leurs

pulsions venues du fond des âges, les hommes étaient

perdus. Soit ils s’alignaient sur le modèle féminin, et se

croyaient amoureux du premier désir qui passe ; soit ils

récusaient ce modèle sentimental et étaient abandonnés par

leur compagne ; ils quittaient ou étaient quittés ; dans les

deux cas, le divorce était consommé.

Avec cette chanson de Delpech, la petite bourgeoisie

montante commençait son travail de sape sociologique ;

profitant de ses positions de domination médiatique et

culturelle, elle imposait à toute la société, et en particulier

aux classes populaires qui n’y pouvaient mais, une vision

irénique du divorce pacifié entre adultes consentants, sans

heurts ni malheurs. Ce mythe du divorce sans larmes était

un déni du réel – du réel du chanteur lui-même dont le

divorce personnel se révéla brutal et cruel ! –, mais c’est

le propre des mythes que de s’imposer quel qu’en soit le

prix.

Oscar Wilde disait : « En amour, il y en a toujours un

qui souffre et un qui s’ennuie » ; dans un divorce, il y en a

toujours un qui quitte et un qui est quitté. Guy Bedos, au

temps où il était drôle et corrosif, dans ces mêmes années

1970, avait une formule amusante : « On se quitte d’un

commun accord, surtout elle. »

Le divorce par consentement mutuel est un mythe,

comme le divorce sans douleur pour les enfants, qui

assistent impuissants et défaits à la déchirure de la scène

fondatrice et fantasmatique de l’union qui a présidé à leur

venue au monde. Dans les années 1970, des armadas de

« psy » nous expliquèrent que les enfants souffraient plus

encore des querelles de leurs parents « qui restaient

ensemble pour les gosses » ; ils ajoutaient que la douleur

de ces petits de divorcés venait de leur « différence » et du

regard des autres qui les marginalisait. Quarante ans plus

tard, le temps des premiers bilans est venu : le divorce de

masse a banalisé la situation des enfants de divorcés, mais

n’a pas atténué leurs souffrances ni leurs troubles scolaires

et comportementaux ; les couples qui résistent – même si

les tensions et les conflits ne sont pas absents – leur

paraissent en comparaison des havres de paix et de

réconfort. Mais seuls de rares esprits iconoclastes, comme

la fondatrice du Planning familial, Évelyne Sullerot, osent

aujourd’hui rappeler cette évidence niée obstinément :

« Des faits ont été établis (qu’on ne fait pas connaître à

cause des réticences coupables de ceux, très nombreux, qui

se sentiraient visés) : les enfants des parents séparés vont

moins bien (santé physique et santé psychique) que ceux

qui vivent avec leurs parents, mariés ou non, et ils

réussissent moins bien également dans leurs études et dans

la vie. »

Cette chanson de Michel Delpech, sous son air anodin,

annonçait une mutation des valeurs radicale : la liberté et

l’épanouissement personnel sont préférés à la stabilité de

la famille ; l’égoïsme individuel des adultes est préféré à

l’équilibre psychologique des enfants ; le bovarysme

féminin est sanctifié comme valeur suprême des rapports

entre les sexes.

Depuis lors, ce sont les femmes qui – à 80 % –

enclenchent la procédure de divorce. Il n’est pas sûr que

les hommes soient plus insupportables aujourd’hui que par

le passé. Ce sont donc le regard et les critères des femmes

qui ont changé. Jadis, les hommes et les femmes, même

mariés, vivaient peu ensemble. Les journées de labeur

étaient longues, la vie courte, les familles envahissantes.

Les hommes restaient entre eux, autour des cafés et des

usines ; les femmes aussi, autour des maisons et des

églises.

Les femmes ont toujours surinvesti dans le couple,

l’amour, la famille. Elles n’ont jamais été payées de retour

par des hommes pour qui la vie était ailleurs, le travail, la

politique, la guerre ou, plus prosaïquement, les copains, le

football, etc. Les séducteurs d’hier – les don juans –

avaient deux hantises : le mariage et la grossesse de leurs

conquêtes. Ils fuyaient les épousailles comme la peste et

contraignaient leurs maîtresses à avorter. Ce sera le destin

paradoxal des féministes que d’accomplir les rêves

d’irresponsabilité absolue de générations de prédateurs

mâles contre lesquels elles vitupèrent sous le terme

méprisant de « machos » – plus besoin de se marier pour

coucher, divorce aux confins de la répudiation, avortement

libre –, au nom de la liberté des femmes.

Mais les hommes ne pouvaient gagner sur tous les

tableaux. En intégrant le monde professionnel et salarié,

les femmes ont estimé qu’elles pouvaient exiger des

hommes qu’ils s’aventurent également dans leur univers

des sentiments. Elles exigent une stricte fidélité, alors

qu’elles ont pendant des siècles toléré une sexualité

différente de leurs compagnons qui se rendaient au bordel

ou avaient des maîtresses sans honte ni risque. Dans les

années 1970, elles criaient « Mon corps m’appartient »,

mais ne supportent pas que les hommes pensent de même.

Les conséquences économiques et sociales ne tardèrent

pas à apparaître sous un jour sinistre. Dans son

« Objection au divorce », l’écrivain d’avant-garde italien

Giorgio Manganelli avait prophétisé avec ironie que le

divorce de masse tuerait la vie intellectuelle en

appauvrissant la petite classe moyenne acheteuse de livres.

On évalue à 30 % la perte de pouvoir d’achat à l’issue

d’un divorce. Les femmes en sont les premières victimes.

Les familles monoparentales – essentiellement dirigées par

les mères – constituent le gros des troupes atteintes par la

nouvelle pauvreté qui émerge à partir des années 1980.

Les militantes féministes y voient la perversité profonde

d’un système patriarcal et capitaliste. Or, c’est la femme

qui choisit toujours, pour mari, un homme au niveau

socioculturel supérieur au sien. La domination sociale a

chez elle un fort pouvoir érotique. C’est ce qu’Albert

Cohen dans Belle du Seigneur appelle avec emphase « le

pouvoir de tuer » de l’homme. L’institutrice rêve

d’épouser le prof agrégé, l’infirmière le médecin, la

secrétaire le patron. La réciproque est rare, sans doute

parce que l’homme est atteint de l’angoisse de la castration

face à une femme d’un statut social supérieur.

Le divorce atteint donc de plein fouet le plus faible

économiquement des deux.

Près de quarante ans plus tard, les associations

féministes se battront bec et ongles contre la disparition du

divorce pour faute. Elles refuseront que l’on renonce à

qualifier l’adultère de faute. L’homme doit demeurer un

coupable idéal ; et une vache à lait.

L’homme est atteint autrement par le divorce. Au

portefeuille d’abord, alors qu’il croyait, le naïf, que

l’émancipation salariale des femmes entraînerait un régime

égalitaire. Surtout, son rôle de père est nié, détruit.

L’enfant est presque toujours confié à la mère. Souvent, il

profite lâchement de son inédite irresponsabilité par la

fuite ; parfois, il souffre sincèrement des obstacles mis par

la mère à sa présence.

En 1974, Claude François chantait un de ses plus grands

succès : « Le téléphone pleure ». Une petite fille de cinq

ans se moquait de son père qui ne l’avait jamais vue,

tandis que sa mère refusait de le prendre au téléphone.

La même année que Michel Delpech, Marie Laforêt, de

sa voix profonde et poignante, avait chanté, elle, la

souffrance d’une fille qui tentait de ramener son père à la

maison :

Je sais bien qu’elle est jolie cette fille

Que pour elle tu en oublies ta famille.

Magie de la chanson populaire. Toute l’histoire du

divorce nous était annoncée en quelques vers : le divorce

par consentement mutuel, la souffrance ineffable des

enfants, la négation des pères, les familles recomposées.

Tout était déjà écrit, chanté, prédit. Il ne restait plus qu’à

entériner l’évolution des moeurs. Ce sera fait par une loi de

1975 sur le divorce par consentement mutuel.

Le législateur a deux fonctions antinomiques dans une

société. Soit il résiste aux évolutions sociologiques qu’il

croit néfastes ; soit il les accompagne et les facilite.

Quand Bonaparte rédige le Code civil, et restreint la

liberté des femmes – ce qui lui est tant reproché

aujourd’hui –, il réagit à la période révolutionnaire, en

particulier au Directoire, qui connut, au nom de la liberté,

une explosion des divorces et une désintégration des

familles. Il tentait de remettre en ordre une société détruite

par l’anomie* (*Absence d'organisation sociale résultant de la disparition des normes communément acceptées).

Ses lointains successeurs de l’après-68 firent

exactement le contraire. Imprégnés par le libéralisme et le

relativisme, ils choisirent de s’y soumettre et de mettre la

loi en harmonie avec cette nouvelle idéologie. Dès 1972,

on mit à égalité les enfants légitimes et naturels, prenant

l’exact contre-pied du Code civil napoléonien. Les

législateurs n’étaient pourtant pas des révolutionnaires

hirsutes mais de sages conservateurs chenus, Pompidou et

Pleven. Quarante ans plus tard, la majorité des enfants

naissent hors mariage, et presque un mariage sur deux

s’achève par un divorce. Avec la loi de 1970 mettant fin à

la puissance paternelle, et celle de 1975 sur le divorce par

consentement mutuel, c’est donc une majorité de droite

conservatrice et libérale qui mit à bas l’édifice érigé par

Bonaparte et son Code civil pour protéger la famille. On

ne doit pas s’étonner de cet apparent paradoxe.

On a vu le travail de sape réalisé par le capitalisme

américain – et ses épigones occidentaux – pour abattre la

figure du père. Se servant des revendications libertaires et

féministes, il fut aisé de dissimuler que la destruction de la

famille patriarcale sonnait en réalité celle de la famille

tout court. Seuls les lecteurs les plus avisés de Karl Marx

auraient pu le comprendre. « En dissolvant les nationalités,

l’économie libérale fit de son mieux pour convertir

l’humanité en une horde de bêtes féroces – les concurrents

sont-ils autre chose ? – qui se dévorent mutuellement parce

que les intérêts de chacun sont égaux à ceux de tous les

autres. Après ce travail préliminaire, il ne restait plus à

l’économie libérale qu’un pas à faire pour atteindre son

but : il lui fallait encore dissoudre la famille. »

Quelles que soient les conséquences sur la famille, la

société, l’école, la nouvelle pauvreté, ou même la crise du

logement, ni la gauche ni la droite ne voudront revenir sur

ces choix. La génération Delpech ne renoncera jamais à sa

victoire.

Victoire à la Pyrrhus. Cette génération a accouché d’une

désintégration familiale jamais vue dans l’Histoire de

l’Occident – qu’elle a appelée famille recomposée. Un

oxymore* (*En réthorique : réunion de deux mots de sens opposé).

À la même époque, s’ouvrait une période de chômage

de masse qui ne s’est jamais refermée depuis. La

conjonction historique des deux phénomènes a conduit, une

génération plus tard, à des déstructurations

anthropologiques, dont la violence endémique des jeunes

est le révélateur. Cette désintégration familiale traduit la

volonté de la génération soixante-huitarde de ne pas

transmettre l’héritage qu’elle avait reçu, de faire de Mai

68 non une révolution introuvable, mais un héritage

impossible, qui en a fait la révolution nihiliste parfaite.