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Témoignage n° 35

 

Je me souviens, petite fille, j’avais 6 ans. C’était en 1967.

On va dans un tribunal. Il y a ma mère, moi et ma sœur de 11 ans. On est dans une pièce, dans un bureau avec des dossiers partout, une porte capitonnée avec un homme de loi. Il demande à ma sœur : " avec qui veux-tu aller ? ". Elle répond : " avec maman ".

J’entends l’homme de loi dire : " la petite, on ne lui demande pas, elle est trop petite ". Je me suis demandée : " pourquoi ? ", " pourquoi je n’ai pas le droit de parler ? ".

Je me souviens avoir pensé ensuite, pendant de nombreuses années, jusqu’à un âge adulte avancé, que je n’avais pas à m’exprimer, que cela n’intéresserait personne. On devient ainsi celui qui ne compte pas parce que son opinion ne vaut rien.

Je n’ai presque pas de souvenir d’avant. Je me souviens seulement que j’étais bien avec mon père, que j’étais fière de lui. Peu après la conciliation, nous le voyions un dimanche sur deux et la moitié des vacances. Cela a duré environ un an.

Ensuite, mais ensuite seulement, ma sœur n’a plus voulu le voir. Elle m’a dit qu’il y avait eu des disputes mais que moi, je dormais alors. Elle en avait peur disait-elle.

Un jour il a arrêté de payer la pension parce qu’il estimait qu’il " n’avait pas à payer pour voir ses enfants " et qu’il ne nous voyait pas assez souvent.

Il s’est présenté pour un droit de visite et ma mère lui a dit : " Non, tu ne les verras pas ". Il lui mis une grande gifle et partit. J’avais sept ans et j’ai vu la scène derrière la porte vitrée de la cuisine. Je me souviens avoir souri et pensé alors " c’est bien fait !". Je ne faisais pas à l’origine de différence entre mes deux parents mais petit à petit, surtout depuis la scène du tribunal, le fossé s’était creusé entre ma mère et moi.

Elle n’a pas su " garder " ses deux filles. En prenant partie pour ma sœur aînée qui " jouait son jeu ", elle m’a déclaré la guerre, à moi qui restait attachée à mon père de façon trop évidente.

Vers quinze ans, puis dix-sept ans j’ai fait des tentatives de suicide. J’ai " appelé au secours " plusieurs fois mais personne ne m’entendait. Il me manquait un appui quotidien. J’ai appris la solitude, l’isolement, à me méfier de tout.

Ma mère s’est remariée ensuite avec un homme qui était violent et alcoolique.

Je suis partie avec mon futur époux à l’âge de dix-sept ans. J’étais en seconde. Je n’ai pas eu mon Bac et j’ai travaillé à l’âge de vingt-deux ans. Nous nous sommes mariés après cinq ans de vie commune et j’ai divorcé un an après, après l’avoir quitté. Il n’y avait pas d’avenir dans cette relation que j’avais établie uniquement pour quitter mon milieu familial précédent.

Après des années d’errance sentimentale, à la recherche d’un équilibre introuvable, j’ai compris enfin, à quarante ans, que ce que je croyais mon histoire n’était pas la mienne mais celle de ma mère. Je vis ma vie vraie, pour moi-même, depuis peu.

Nous les enfants, on souffre de ne pas voir nos deux parents de façon semblable, comme on veut et quand on veut. Les sentiments ne sont pas programmables. On devrait pouvoir téléphoner à son père quand on a envie, ne pas subir les pressions ou les chantages affectifs.

On souffre des juges qui tranchent sans assumer l’avenir, les conséquences de leur décisions.
Ce qui est insupportable dans le divorce, c’est qu’il est l’aboutissement d’un choix - souvent celui de la mère - dont le décisionnaire est rarement celui qui en assumera les conséquences : ni le juge, ni la mère. Celui qui en assumera les conséquences, c’est l’enfant qui reste toujours déchiré dans une situation d’arbitrage impossible et cruel, c’est le père qui doit se battre pour voir ses enfants et rétablir l’équilibre.

Je vois tous les jours autour de moi toutes ces mères qui nous privent de nos repères, de notre confiance en nous. Je les accuse de tyrannie et de perversité, d’incapacité à se réaliser, de " fabriquer des petits génies " pour flatter leur ego. Elles souhaitent des enfants dociles qu’elles manipulent avec leur chantage affectif. A les entendre, elles n’ont que des droits, jamais de devoirs. Elles exigent de leurs enfants tolérance et adaptation mais lorsqu’elles sont séparées, elles ne sont pas capables elles-mêmes de la moindre concession pour faciliter la vie de leur enfants.

Il y a des parents qui disent parfois regretter d’avoir eu des enfants, en voyant ce qu’ils sont devenus. A eux je dis, comme je l’ai dit à ma mère, " on a les enfants que l’on se donne ".

J’aime les enfants, j’aime les voir grandir, les aider, leur apprendre, les encourager, pouvoir partager des moments privilégiés avec eux

L’idée même qu’un jour je puisse faire souffrir un être innocent par mes propres choix m’est insupportable.

Je n’aurai pas d’enfant car je n’ai pas acquis la certitude de pouvoir lui donner toutes ses chances. Si je dois un jour regretter mon choix, je préfère mille fois ce regret là, que celui d’avoir fait un enfant malheureux.

2001 - Nicole G.